Bertrand Badré :

quand la finance peut changer le monde

 

Voulons-nous (sérieusement) changer le monde ? Tel est le titre du dernier livre de Bertrand Badré, paru en septembre 2020. Malgré des avancées certaines vers une économie plus responsable, la vie quotidienne des acteurs économiques reste fondée sur les normes héritées du capitalisme néo-libéral, dont l’objet est uniquement la maximisation du profit des entreprises. Après un survol de l’histoire récente, Bertrand Badré ouvre sur des solutions pour faire évoluer l’économie vers un modèle plus durable.

 

 Visioconférence avec des membres d’Un Esprit de Famille, le 5 octobre 2020.

On a préservé le système financier sans le corriger 

Dans les années 1970, le modèle des Trente Glorieuses s’essouffle. Milton Friedman lance le modèle néo-libéral de la maximisation du profit, seul objet de l’entreprise. La croissance mondiale est forte, jusqu’à la crise financière de 2008 : c’est une crise de l’endettement excessif, de la mondialisation, ainsi que de l’innovation : l’industrie financière crée des produits qui n’ont pas de sens dans l’économie réelle.

En 2008-9, après quelques errements les Européens, les Américains et les Chinois acceptent de coopérer : ils prennent toute une série de mesures pour contrôler le secteur bancaire et renforcer sa solvabilité. On colmate un certain nombre de brèches. On a préservé le système sans le corriger.

En 2015 sont signés les accords de Paris sur le climat, les 17 objectifs du développement durable (ODD) sont adoptés à l’ONU et, à Addis-Abeba, des engagements sur le développement : en qulque sorte, la feuille de route pour les prochaines années. Mais ces objectifs très généreux montrent deux faiblesses :

  • ils sont adoptés sur une base volontaire : aucun mécanisme coercitif n’existe pour mettre en œuvre les accords de Paris ni les ODD ;
  • comment financer le coût très élevé de cette transition, qui se situe entre 4 et 6000 milliards de dollars par an ?

Ex-directeur général de la Banque mondiale, ancien directeur financier du Crédit Agricole et de la Société Générale, ancien Conseiller pour l’Afrique et le développement auprès du Président Jacques Chirac, Bertrand Badré est aujourd’hui le PDG et fondateur du fonds d’investissement Blue Like an Orange Sustainable Capital, créé en 2017. 

Bertrand Badré a lancé son site web en juin 2020, où il publie régulièrement ses propositions et idées sur l’économie mondiale post Covid-19. Son livre Voulons-nous (sérieusement) changer le monde ? (éd. Mame) est paru en septembre 2019 pour repenser le monde et la finance après la crise du Covid-19.

Changer les normes 

Après 2015, la croissance reste assez satisfaisante mais le monde se durcit : Donald Trump au pouvoir, le Brexit, la Chine plus agressive, enfin le Covid19… Les faiblesses identifiées en 2015 se sont concrétisées. En laissant jouer le mécanisme de marché, nous ne sommes pas sur la trajectoire sur laquelle nous nous étions collectivement engagés. Les inégalités n’ont cessé d’augmenter : inégalités au sein des pays et entre les pays. Les feux en Californie témoignent de l’urgence climatique.

Si on veut être sérieux, on ne peut pas se contenter d’engagement. Si on veut changer le monde, il faut le faire avant de le dire. Mais le modèle économique actuel ne porte pas l’ambition du développement durable : l’économie reste largement ancrée sur la maximisation du profit. Cette vision se décline en matière comptable, dans les normes prudentielles, dans les modes de rémunération…

Tant qu’on ne travaillera pas sur ces normes, on ne sera pas sérieux. On a tendance à faire du washing : juste un coup de de peinture !

Selon Colin Mayer, professeur à Oxford, l’objet de l’entreprise devrait être de “trouver des solutions profitables aux problèmes de la planète et de ses habitants”. Cette ambition doit se traduire dans la vie économique quotidienne. C’est un très long travail d’acculturation.

Le couple risque/rendement augmenté de l’impact 

Au XXIè siècle, nous devons passer du modèle risque/rendement au modèle risque/rendement/impact.

Il existe plusieurs chapelles dans la cathédrale de l’impact :

  • l’impact au sens philanthropique,
  • return of capital : le retour de mon capital,
  • l’impact au sens fiscal français,
  • comme il n’existe pas de définition mondialement acceptée, j’ai créé ma propre évaluation de l’impact : par exemple, comparer l’impact d’un dollar dans un projet A concernant l’eau avec l’impact d’un projet B concernant la santé. Je propose à des institutionnels un retour commercial, augmenté de cet impact. Il faut être transparent sur ce qu’on fait, sur l’intention et sur le résultat, qui est l’impact.

Les Européens ont été plutôt en avance sur ces questions extra-financières, ils ont développé des méthodologies. Mais les Américains ont compris qu’il y avait un business. Ma crainte est que dans 10 ou 15 ans, les Américains soient juges de ce qui est bien ou mal. Affirmer ce qui est bien ou mal a une grande valeur stratégique. Nous sommes en train de laisser filer notre avance et je le regretterai beaucoup.