Geoffroy Roux de Bézieux :
“Il y a des fractures dans la société française mais le dialogue est aussi bien présent” 

Quelles premières leçons (prudentes) tirer de la crise du Covid-19 pour en réduire les conséquences économiques et sociales ? Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, a exprimé son point de vue aux membres d’Un Esprit de Famille le 19 juin, en insistant sur l’humilité qu’il faut garder face aux interprétations d’une crise aussi inédite et d’une telle ampleur.
 Des signes prometteurs

La crise du Covid-19 ne ressemble à aucune autre. Depuis le début du capitalisme, nous avons connu des bulles spéculatives qui ont éclaté dans un secteur ou un pays donné et contaminé ensuite toute l’économie, de la crise des tulipes en Hollande au XVIIIe siècle à celle des subprimes en 2008.

Actuellement, nous sommes face à l’inconnu, après la décision coordonnée et volontaire des Etats d’arrêter l’économie puis de la réouvrir progressivement. Même les économistes ne savent pas vers quoi nous allons… Cependant, depuis mi-mai, des signaux microéconomiques sont plus positifs que prévu, en France et dans le monde.

  • Les créations d’entreprises en France en mai ont rebondi, ce qui témoigne d’une vraie foi en l’avenir.
  • Depuis début juin, les ventes de voitures repartent fortement ; même stimulées par la prime à la casse, c’est un bon indicateur de reprise et de confiance des consommateurs.

Il y a des fractures dans la société française mais le dialogue est aussi bien présent : par exemple, 5 500 protocoles d’accords ont été signés pour la reprise du travail dans les entreprises. J’ai l’impression que les acteurs qui essaient d’avancer sont plutôt encouragés par l’opinion, c’est ce que je sens et ce que j’espère.

                                         
                                                  Biographie

Diplômé de l’Essec, grand sportif, capitaine de vaisseau de réserve, Geoffroy Roux de Bézieux démontre un goût prononcé pour le risque et l’entrepreneuriat. Cofondateur de The Phone House en 1996, il vend l’entreprise en 2000 mais en garde la direction générale jusqu’en 2004. En 2008, il est cofondateur du fonds d’investissement des entrepreneurs de l’Internet ISAI, notamment actionnaire de Blablacar. Il est président du fonds Notus Technologies depuis 2015. Il a été président de CroissancePlus de 2005 à 2008, de l’Unedic de 2008 à 2010. Il est élu président du Medef en 2018.

Des points saillants de la crise du Covid-19
  1. L’énorme aversion au risque des sociétés occidentales : or, le risque est consubstantiel de l’économie de marché ; une aversion également à ce risque qu’est la mort. En 1968, l’épidémie de grippe de Hong Kong a provoqué 3 millions de morts dans le monde et personne ne s’en souvient ; nos civilisations occidentales privilégient le prolongement de la vie, c’est un choix collectif sans discussion ni débat. Cette crise va marquer profondément la façon dont nous allons gérer le risque.
  2. Le couple liberté/responsabilité sur lequel reposent les démocraties occidentales a migré vers la norme/le contrôle de la norme : très peu de gens ont protesté contre les contrôles pour sortir de chez eux.
  3. L’Etat a développé une présence massive : nous n’en avons pas connu de telle depuis 1945. 500 000 entreprises ont demandé un prêt garanti par l’Etat ; au pic de l’épidémie, 8 millions de salaires ont été nationalisés : “L’Etat va tout faire” (Bruno Le Maire).
  4. Le lien entre global et local : l’aspiration est forte à retrouver une souveraineté locale mais avec des injonctions contradictoires car les citoyens veulent consommer localement mais ne veulent pas en payer le prix.
  5. Les injonctions contradictoires se multiplient : produire des masques en France pendant qu’on en achète en Chine ; décarboner l’économie et repenser les chaînes de production mais à bas coût…
A la reconquête de la souveraineté économique 

“Démondialiser” consiste à sortir du modèle low cost, il faut donc changer notre modèle de consommation. Je ne crois pas que “la sobriété heureuse” corresponde aux aspirations des citoyens. En revanche, on peut réfléchir à consommer moins d’unités de valeur avec plus de valeur ajoutée. C’est ce que nous  parvenons à réaliser dans l’agriculture biologique. Au Medef, nous poussons à un affichage pour informer du contenu carbone du produit : cela peut faire évoluer les modèles de consommation et de production. Je crois à l’incitation, pas à l’écologie punitive. Mais la fiscalité en France ne nous rend pas compétitifs.

Améliorer le partage de la valeur dans les entreprises

Nulle part il n’existe autant d’outils qu’en France pour partager la valeur, avec la participation et l’intéressement. En réalité, la valeur dans les entreprises n’est pas partagée entre deux acteurs, mais trois : les salariés, les actionnaires et l’Etat. Selon les chiffres de l’INSEE, le partage de la valeur dans les entreprises entre salaires et capital en France reste identique, la seule part qui ait augmenté depuis dix ans est celle de l’Etat.

Comment intégrer la RSE dans la performance de l’entreprise ?

Ce sujet prend de plus en plus de place dans les directions des entreprises. L’étape suivante est la comptabilité en triple capital : faire en sorte que les externalités négatives soient prises en compte. Il faut changer les normes comptables pour y introduire la RSE mais la concurrence doit suivre. Des réflexions intéressantes sont menées en Europe sur la taxonomie qui classe les entreprises en fonction de leur production de CO2. Je crois que la bonne solution est dans l’évolution des normes comptables et la création de nouvelles grilles de lecture pour changer de paradigme.