Dupliquer en France un modèle associatif international

Agir pour l’insertion sociale et professionnelle des personnes souffrant de maladies psychiatriques ; faire travailler ensemble tous les acteurs d’un territoire sur des projets de solidarité sociale : telles sont respectivement les missions de Clubhouse et United Way, deux réseaux d’associations qui ont fait leurs preuves aux Etats-Unis et se sont ensuite déclinées à l’international. Comment dupliquer avec succès ces modèles en respectant les spécificités locales françaises ?

 

Le 14 janvier 2016, une vingtaine de fondations membres d’Un Esprit de Famille se sont réunies autour de ce thème et ont échangé avec les intervenants.

 

Sabine Roux de Bézieux, présidente d’Un Esprit de Famille : quels sont l’origine et le positionnement de vos organisations ? Quand se sont-elles implantées en France ?
Bénédicte de Saint Pierre, vice-présidente Europe et Moyen-Orient United Way
BenedicteDeSaintPierreLe modèle d’United Way est fondé sur le collective impact ou community impact : la collectivité se prend en charge elle-même. Ce modèle est né il y a 125 ans aux Etats-Unis quand, loin de toute autorité régalienne, les sociétés locales étaient obligées de mettre en œuvre les priorités sociales pour améliorer la vie de chacun dans la collectivité.

De façon similaire, actuellement United Way rassemble toutes les parties prenantes sur un territoire pour résoudre ensemble les problèmes sociaux, en s’appuyant sur 3 piliers : l’éducation, la santé et l’apprentissage de l’autonomie financière. Aujourd’hui, les parties prenantes sont les entreprises qui financent et dont les collaborateurs s’engagent, les institutions et les associations de terrain. Ensemble, elles identifient les priorités, mettent en place les stratégies qui ont le plus d’impact par rapport à l’argent investi. United Way gère, contrôle, soutient et mesure.

Tocqueville a décrit le premier la façon dont les sociétés locales américaines se prenaient en charge et s’organisaient. United Way a créé aux Etats-Unis les sociétés philanthropiques Tocqueville qui regroupent les grands donateurs des United Way locaux : ces Tocqueville societies donnent plus d’un million de dollars par an. Faire revenir Tocqueville en Europe était symbolique ! C’est un philanthrope américain qui a démarré United Way en France avec sa fortune personnelle.

En France, United Way agit dans le domaine l’éducation, en Ile-de-France et autour de Toulouse. Citons l’exemple du programme « Succès à l’école » en région parisienne. 150 000 jeunes par an décrochent du système scolaire. Pour éviter l’échec de collégiens issus de quartiers sensibles, nous réunissons autour d’eux toutes les conditions favorables à leur réussite : soutien scolaire, travail sur l’estime de soi, ouverture culturelle, sociale, connaissance des métiers, rencontres avec des adultes heureux dans leur travail, mobilisation des parents pour les impliquer dans les études de leurs enfants… 9 associations locales travaillent avec United Way dans ce programme. Nous les aidons à agir ensemble, donc à être plus efficaces.

Philippe Charrier, fondateur de la fondation Alain Charrier et président fondateur de Clubhouse France

Philippe Charrier
La fondation Alain Charrier a été créée en 2005 pour aider les personnes souffrant de maladies psychiatriques et de traumatismes crâniens.

2 millions de personnes en France ont des maladies psychiatriques handicapantes. Dans notre pays, l’approche pour les soutenir est uniquement médico-sociale : ils deviennent des assistés leur vie durant car la loi française suppose que ces personnes vivent pour se soigner. Notre objectif est que ces personnes se soignent pour vivre.

Un ami anglo-américain m’a fait connaître Fountain House à New York qui accueille des personnes souffrant de troubles psychiques.Elles sont chargées de l’entretien de la maison, elles font la cuisine… Au lieu d’être des malades, elles deviennent des membres de Fountain House. Cette structure favorise l’insertion sociale et professionnelle.

Ce modèle nous a séduits. Fountain House est le premier Clubhouse, né à New York en 1948.  Il existe maintenant des Clubhouses partout dans le monde. Nous avons créé un premier lieu quai de Jemmapes à Paris, uniquement avec des fonds privés. Le deuxième va ouvrir au 7 rue de Lunéville à Paris (170 personnes accueillies de jour dans chaque centre). Nous avons l’ambition d’ouvrir un Clubhouse tous les ans. Un tiers des membres du premier centre, pourtant sévèrement malades, ont réussi à trouver un emploi.

Sabine Roux de Bézieux : le modèle fonctionne aux Etats-Unis dans un environnement très différent : comment l’adapter concrètement ?
Philippe Charrier
C’est plus l’idée qu’on applique que le modèle. La plus grande difficulté pour implanter Clubhouse en France a été de trouver des financements car nous n’entrions pas dans le « moule » de l’approche sanitaire.

Aux Etats-Unis, le don est ancré dans la culture : le premier Clubhouse de New York a profité du don d’un hôtel particulier dans Manhattan.

En France, nous avons fait le choix d’orienter notre Clubhouse vers l’insertion professionnelle plutôt que l’accueil, comme à New York. Les médicaments ont permis de stabiliser les malades psychiatriques et nous voulions aider ces personnes à trouver un emploi. Pour cela, nous avons mis en place une relation triangulaire efficace : la personne handicapée qui veut travailler, l’entreprise qui l’aide à s’insérer, le Clubhouse qui fait fonctionner la relation dans le temps. Le malade psychique a souvent perdu toute estime de soi. Or, le travail est un facteur de reconnaissance, au-delà de l’aspect économique, et renforce l’estime de soi.

Bénédicte de Saint Pierre
Les problèmes des banlieues à Los Angeles sont identiques à ceux des banlieues à Paris. Mais rassembler toutes les parties prenantes pour résoudre un problème est difficile en France : chacun a tendance à réaliser son programme de son côté… Essayons d’agir ensemble pour avoir des objectifs ambitieux. On ne peut pas agir sur un territoire en France sans secteur associatif fort : United Way aide les associations locales à se renforcer, à avoir plus d’actions, et être mieux financées.
Sabine Roux de Bézieux : vous faites partie d’un réseau international : dans quels autres pays le modèle est-il présent ? Comment échangez-vous vos expériences dans le réseau ?
Philippe Charrier
Philippe Charrier : le réseau des Clubhouses propose des accréditations et un accompagnement, dans une entente fraternelle. Chaque pays a ses propres caractéristiques. Nous discutons de ce qui marche, comment le réaliser et l’améliorer. Nous testons puis appliquons, comme dans l’entreprise.
Céline Aimetti, déléguée générale de Clubhouse France
Celine AimetttiAujourd’hui, Fountain House s’étend sur 5000 m2 à New York. Le modèle a rapidement démontré son efficacité et d’autres pays s’en sont inspirés. Les Clubhouses sont présents dans plus de 30 pays ; ils s’adaptent au contexte local, politique et social et les politiques publiques s’en emparent, ou non : en Suède, 20 Clubhouses entièrement financés par les pouvoirs publics sont l’étape suivant l’hospitalisation. La Fédération Clubhouse internationale siège à l’ONU en tant que représentante des usagers de santé mentale.
Bénédicte de Saint-Pierre
Bénédicte de Saint-Pierre : United Way est présent dans 45 pays. Il existe 1 800 United Way dans le monde, dont 1 200 en Amérique du Nord. En Europe, le réseau est présent en France, en Allemagne, Grande-Bretagne, Espagne et Europe de l’Est.
Sabine Roux de Bézieux : comment se ventile votre financement en France ?
Bénédicte de Saint-Pierre
Les grands contributeurs d’United Way sont les entreprises : elles ont des politiques globales de communication et d’engagement social, qu’elles veulent accompagner par des projets locaux ciblés.

Aux Etats-Unis, United Way bénéfice des employee campaigns : les employés de nombreuses entreprises américaines donnent tous les ans à United Way. Par exemple, Microsoft lève 10 millions par an auprès de ses employés et l’entreprise donne autant. Ce modèle d’engagement des employés s’est répliqué en Asie (Corée, Chine, Japon), en Europe de l’Est, en Angleterre. En France, United Way est financé par les entreprises, non par leurs employés.

Les membres du Board procurent un financement privé important. Les entreprises françaises qui participent à nos programmes financent et apportent les compétences de leurs employés. Nous envisageons des financements publics car nous accompagnons par l’éducation et l’insertion le développement de zones sensibles.

Philippe Charrier
Quand le projet d’entreprise sociale Clubhouse a été lancé, des amis et personnes proches ont soutenu le projet. Au départ, nos financements étaient 100 % privés. Pour qu’une partie de nos financements viennent de l’Etat, nous mesurons nos résultats : près d’un tiers des membres du Clubhouse travaillent et peuvent payer des impôts. ; les réhospitalisations diminuent de 33 %. En finançant partiellement les clubhouses, les organismes sociaux font donc des économies.
Céline Aimetti
En France, la santé mentale n’est pas une cause, en dehors de la recherche médicale. Mais chaque année, le pourcentage de fonds publics dans notre financement augmente. Fin 2015, la répartition est de 30 % de fonds publics, 25 % issus du budget handicap des entreprises et le reste vient de la générosité privée. Nous sommes lauréats du programme La France s’engage, ce qui nous a fourni un cofinancement pour ouvrir le deuxième Clubhouse.
 

Les clés pour dupliquer un modèle associatif

  1. Un nouveau regard sur une question sociale : les maladies psychiatriques, l’échec scolaire…
  2. Une idée innovante qui a déjà fait ses preuves
  3. Une initiative privée pour la dupliquer : une personne investit son temps, son énergie, ses réseaux et des fonds
  4. L’approche entrepreneuriale : proof of concept (test, évaluation de l’impact) avant le déploiement
  5. Le souci permanent d’efficacité et d’évaluation
  6. Le professionnalisme dans la gestion : commissaire aux comptes, reporting, diffusion de bonnes pratiques…
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