Quelles alternatives pour éviter la prison ?
Comment aider les détenus à préparer et réussir leur réinsertion ?

En France, 80 000 personnes sortent de prison chaque année. Trois sur cinq vont y retourner. Pour enrayer ce fléau social, des associations se mobilisent. Le 14 novembre, quatre d’entre elles ont présenté leurs projets aux membres d’Un Esprit de Famille. Découvrez leur vision, leurs actions, leurs innovations pour réinsérer d’anciens détenus. 

Les associations présentes analysent les facteurs clés de la réinsertion : formation professionnelle des personnes en détention, accompagnement à la sortie de prison (social, psychologique, logement, emploi, citoyenneté, santé…) Avec un prérequis : que les personnes commencent par s’estimer elles-mêmes avant de construire leur avenir.

Les enjeux des populations carcérales sont méconnus et font l’objet de peurs dans la société. Le danger serait alors l’indifférence ou le découragement : pas pour ces acteurs engagés que nous avons rencontrés.

Ludovic Dardenne, directeur de Permis de Construire

Depuis 8 ans, Permis de Construire accompagne dans la région nantaise les personnes placées ou passées sous main de justice les plus vulnérables, soit avec des problématiques multiples d’addictions, d’isolement, de précarité sociale et matérielle, de difficultés éducatives, de fragilités psychologiques et professionnelles. Elles sont des personnes « sans » : sans emploi, sans logement, sans entourage, sans mobilité, sans projet.  Les personnes sous main de justice sont exclues, au mieux assistées. Nous prenons le contre-pied de cette tendance en les plaçant en responsabilité et au cœur de leur propre projet de vie.

Car malgré leur trajectoire chaotique, beaucoup sont très motivés pour retrouver sens et responsabilité dans leur vie : c’est la condition sine qua non pour être accompagnés par Permis de Construire. Nous les appelons les « pilotes » : nous les aidons mais ils sont responsables de leurs choix. Notre parcours  » Se bâtir, ensemble » amène chaque pilote à réaliser son propre projet de vie. Il s’appuie sur un modèle et une méthode immuables mais chacun progresse à son rythme.

  • Le modèle des 4 piliers aborde tous les aspects de la réinsertion :
    • bien-vivre : accès au logement, à la culture, connaissance des droits et devoirs des citoyens…
    • bien-être psychologique : la découverte de soi, la gestion des émotions…
    • bien-être corporel :  hygiène de vie, activités physiques…
    • bien-faire : orientation professionnelle, moyens de communication…
  • La méthode ADVP (Activation du développement vocationnel et personnel) aboutit à développer un projet de vie épanouissant.

400 personnes ont été accompagnées par Permis de Construire depuis 8 ans.
93 personnes ont été accompagnées en 2016. Pour près de 60 % d’entre elles, la sortie a été positive : retour à l’emploi, à un logement pérenne, acquisition de confiance en soi, apaisement personnel et relationnel. Le taux de récidive est de moins de 5 %. Le coût d’accompagnement annuel d’un pilote s’élève à 1 500 €.

Nous menons actuellement une analyse stratégique et d’évaluation de nos actions grâce à une convention avec l’université de Nantes. En 2018, nous voulons essaimer dans d’autres juridictions (Rennes, Saint-Nazaire, Lorient), professionnaliser notre formation et communiquer auprès des publics qui ne connaissent pas notre existence.

Brieuc Le Bars, cofondateur de Code Phenix

Le secteur du numérique fait face à une pénurie durable de développeurs web : 11 offres d’emplois en moyenne par candidat. En 2020 en France, entre 50 et 130 000 postes ne seront pas pourvus (l’écart est fonction des projections de croissance). L’école Simplon.co propose déjà des formations de développement web gratuites pour des publics défavorisés : le taux de sortie positive s’élève à 76 %.

La pénurie est identique aux Etats-Unis. Depuis 4 ans, TheLastMile déploie aux Etats-Unis une formation de développement web dans les prisons qui connaît un immense succès : 0 % de récidive, 0 % de chômage et un salaire moyen mensuel de 4000 $.

Code Phenix veut répliquer ce succès en France en proposant un parcours basé sur cette opportunité de réinsertion vers l’emploi. Le projet pilote pour 8 détenus est en cours de construction :

  1. phase de formation de 6 mois en développement web/app, assurée par des développeurs aguerris.
  2. Phase d’application de 3 mois : les personnes formées réalisent des missions pour des entreprises. Ainsi elles se constituent un portefeuille de projets et la rémunération, partagée avec Code Phenix pour assurer sa croissance, leur permet l’appréhender plus sereinement leur sortie de prison.
  3. Accompagnement à l’emploi : Code Phenix s’engage à suivre les détenus, à les mettre en relation avec des entreprises partenaires  et des associations spécialisées dans la réinsertion.

L’administration pénitentiaire nous soutient activement et des écoles de développement web nous aident à construire la formation. Nous projetons de lancer le programme pilote à l’hiver hiver 2018. Son coût est de 57 000 € pour couvrir les besoins matériels (ordinateurs…), les frais de déplacement et la rémunération des professeurs. L’objectif à terme est de nous autofinancer grâce aux missions réalisées.

Le coût réel de la récidive après une peine de prison ferme s’élève 47 000 € pour l’Etat. Grâce à ce programme, la société peut économiser des sommes considérables et les détenus sortir du cercle vicieux de la récidive.

Clotilde Gilbert, fondatrice et directrice de Wake up Café

Aumônier de prison pendant 8 ans, j’ai créé Wake up Café en 2014. Mon expérience m’a fait réaliser qu’il y a beaucoup à faire pour réinsérer les anciens détenus dans la société et éviter ainsi 65 % de récidive dans les 5 ans.

Nous travaillons en amont avec les magistrats pour préparer la sortie des détenus et en partenariat avec des associations qui aident à la réinsertion. Le critère pour être accompagné par Wake up Café : une vraie envie de changer de chemin, la capacité d’entrer dans une relation de confiance mutuelle avec nous.

Au-delà de la formation professionnelle et de l’aide administrative, nous essayons de proposer un cadre chaleureux et accueillant pour lutter contre la solitude dont témoignent beaucoup d’anciens détenus. Dans nos locaux sur une péniche, nous organisons par exemple 2 rencontres en groupe par mois, animées par un professionnel de l’équipe et un ancien détenu ; les « wakers » y découvrent ensemble le respect et l’absence de jugement, le soutien et l’entraide de ceux qui ont vécu la même chose qu’eux et s’en sont sortis malgré les difficultés rencontrées.

En prison, nous proposons des ateliers artistiques, par lesquels Marcel, notamment, s’est découvert un vrai talent pour le dessin. Notre premier événement, il y a 2 ans, fut la vente aux enchères de ses toiles, pour montrer ce dont sont capables des personnes incarcérées. Notre mission est de changer notre regard, le regard de la société sur les sortants de prison. Ils ont payé leur dette et si la société ne leur donne pas leur chance de trouver une place utile, ils récidiveront.

Actuellement, nous lançons une formation qualifiante en cuisine avec Cuisine mode d’emploi(s), créé par Thierry Marx, à la maison d’arrêt de Fleury pour 18 hommes et 12 femmes, avec un accompagnement Wake up Café. Les personnes formées seront également suivies après leur sortie.

Paul Dall'Acqua, directeur de Seuil

Seuil aide des mineurs en prison à se réinsérer dans la société par la marche : la reconnexion avec la nature est un moyen de se retrouver soi-même. Chaque jeune parcourt 2000 km en 3 mois de marche individuelle, seul avec un accompagnant.

Seuil mise sur la rupture sociale, culturelle, linguistique : le jeunes marchent sur les chemins de Compostelle, en Espagne et en Italie. Ils partent sans téléphone, sans musique, avec un sac à dos d’une douzaine de kilos. Les éloigner de leur environnement habituel les conduit à réfléchir, au cours de cette marche de long terme qu’on peut qualifier d’introspective. La difficulté est moins physique qu’émotionnelle, mentale et le travail réflexif se fait nécessairement, presque à leur insu… 100 000 personnes par an parcourent les Chemins de Compostelle, de Roncevaux au Cap Finisterre. Elles sont toutes bienveillantes vis-à-vis de ces mineurs : ils emmagasinent ainsi un capital de confiance extraordinaire, sans jugement de la part des adultes. Une fête est organisée à leur retour : ils sont fiers de cet exploit et leur famille aussi. Bien sûr, ils continuent être suivis par Seuil à leur retour.

Actuellement, près de 800 mineurs sont incarcérés en France dans 6 prisons spécialisées, plus les quartiers mineurs des maisons d’arrêt. Les jeunes peuvent être incarcérés à partir de 13 ans. Habilité par le ministère de la Justice, Seuil les reçoit dans le cadre d’une alternative à l’incarcération ou d’un aménagement de peine.

35 jeunes par an partent depuis 2008, dont 1/3 de filles, moins nombreuses en prison que les garçons. Une étude du cabinet ProEthique montre que 85 % des jeunes qui sortent de prison récidivent dans l’année qui suit, alors que 95 % des jeunes ayant accompli une marche reviennent sereins et porteurs d’un projet. Inspirées par Seuil, des associations pratiquant des marches éducatives ont vu le jour en Allemagne, en Suisse, en Italie et en Corée du Sud. Le 21 septembre, un colloque européen s’est tenu Paris sur le thème des marches éducatives comme levier de réinsertion.

Ecoutez le témoignage de Samuel, parti en 2013 vers Compostelle.
Samuel a aujourd’hui 21 ans, il est devenu chasseur alpin.

 

 

3 clés pour aider les sortants de prison
à se réinsérer dans la société

  1. Informer, sensibiliser pour changer le regard de la société sur les gens sortant de prison est la première étape. Le grand public ne connaît pas leur réalité et l’imaginaire, les idées reçues l’emportent souvent.
  2. Des grandes groupes acceptent désormais d’embaucher des personnes sortant de prison, leur immersion dans les entreprises fait évoluer le regard posé sur elles. Certains employeurs réalisent des entretiens d’embauche en prison.
  3. Les actions des associations sont complémentaires de celles des pouvoirs publics, sensibles à éviter la récidive. Ensemble, associations et pouvoirs publics peuvent construire des solutions alternatives, dans une dynamique de partenariat. 
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