Philanthropes en action #18
« Nous soutenons l’innovation sociale et les alliances éducatives pour bâtir une école plus juste et épanouissante. »
avec Dorothée et Olivier Camino
Fondateurs de la fondation ALTITUDES

Le système éducatif français est aujourd’hui en proie à de fortes tensions : creusement des inégalités scolaires et territoriales, fragilisation du climat éducatif, perte d’attractivité des métiers de l’enseignement…
Et pourtant, cette période est aussi porteuse d’un formidable élan. En effet, nous constatons une mobilisation croissante des acteurs éducatifs et associatifs, une émergence de projets innovants portés par le terrain, une envie renouvelée de coopération, et des opportunités nouvelles liées aux usages responsables du numérique et de l’intelligence artificielle.
C’est dans ce contexte qu’est née la Fondation Altitudes, notre fondation familiale, fin 2024.

Notre mission : accélérer l’impact d’acteurs existants et accompagner l’émergence de structures innovantes qui transforment l’éducation, en combinant financement, expertise stratégique, alliances collectives et innovation responsable.
Aujourd’hui, la Fondation Altitudes soutient six associations et trois collectifs engagés pour une éducation plus juste et plus épanouissante.
Vous résidez aux Etats-Unis, quel a été votre cheminement et comment avez-vous été accompagnés pour créer votre fondation ?
Dorothée Camino Dalaine :
La création de la Fondation Altitudes en 2024 a été pour nous un engagement fort, accompagné de choix familiaux importants, tant en termes de temps, d’énergie que de ressources financières.
Mais cette décision est en réalité l’aboutissement d’un cheminement de longue date.
En 2015, Olivier rejoint le réseau Ashoka. Il a l’opportunité d’accompagner l’entrepreneur social Frédéric Bardeau et de suivre l’aventure Simplon, aujourd’hui reconnue comme un exemple emblématique d’innovation sociale au service de l’inclusion.
Présente sur de nombreux territoires, l’entreprise d’Olivier – Foundever – est engagée de longue date sur les enjeux d’employabilité et d’inclusion. En 2023, cette dynamique se structure avec la création de la fondation d’entreprise Foundever.org, qui accompagne aujourd’hui des publics éloignés de l’emploi vers une insertion durable à travers les métiers de la relation client.
De mon côté, je suis entourée de longue date d’amis engagés dans l’entrepreneuriat social et l’impact, qui m’inspirent profondément. Mon parcours professionnel m’a progressivement rapprochée de problématiques sociales, d’employabilité, de santé et de bien-être au travail.
La Fondation Altitudes s’est ainsi nourrie de ces rencontres et engagements professionnels, tout en nous offrant un cadre plus libre, plus personnel et plus incarné pour aller plus loin.
Bien que basés aux États-Unis, nous avons souhaité dès le départ ancrer notre action en France.
Nous avons travaillé ce projet avec plusieurs acteurs, notamment la Banque Transatlantique. Nous avons choisi d’être abrités par la Fondation Caritas France, en partenariat avec Myriad US, ce qui nous permet de structurer nos transferts de fonds et de collecter des dons à la fois en France et aux États-Unis.
Notre double culture franco-américaine influence naturellement notre manière d’aborder la philanthropie. Nous puisons dans différentes sphères d’inspiration. On nous décrit parfois comme un peu iconoclastes. Nous y voyons surtout une liberté de penser et d’agir autrement.
Pourquoi avoir choisi l’éducation comme axe prioritaire d’action et comment se concrétise-t-il ?
Dorothée Camino Dalaine :
Nous sommes onvaincus que l’éducation est le meilleur investissement pour construire un futur souhaitable : une France plus résiliente, plus fraternelle et plus compétitive dans un monde traversé par de profondes ruptures sociales, technologiques et culturelles.
À nos yeux, l’éducation est la grande épopée collective de notre époque.
Notre action s’articule autour de trois grands domaines.
Nous agissons d’abord pour la réussite éducative et l’égalité des chances, en soutenant des dispositifs de tutorat, de mentorat et d’accompagnement des parcours éducatifs, afin de lutter contre les inégalités scolaires et territoriales et de sécuriser les trajectoires des enfants et des jeunes les plus vulnérables.
À ce titre, nous accompagnons notamment ZupdeCo, acteur national du tutorat solidaire pour collégiens, dans l’hybridation de son modèle et la structuration de son organisation afin de sécuriser sa croissance et renforcer son impact à l’échelle.
Nous accompagnons également le soutien aux enseignants et aux éducateurs, à travers des actions de formation, de mise en réseau et de développement de nouvelles pratiques pédagogiques, avec un objectif fort : contribuer à l’attractivité et à la valorisation des métiers de l’éducation.
Nous accompagnons par exemple Ecolhuma dans l’évolution de la plateforme ÊtreProf vers un espace communautaire de services pour les enseignants, conçu pour faciliter leur quotidien et favoriser la réussite des élèves.
Enfin, nous investissons le champ de l’inclusion numérique et des usages responsables de la technologie et de l’intelligence artificielle, en accompagnant les organisations éducatives dans leur transformation numérique et en promouvant des usages pédagogiques éthiques et utiles au service de l’apprentissage.
Dans ce cadre, nous collaborons avec Share it pour soutenir le développement de plateformes numériques responsables au service de l’éducation.

Comment votre parcours d’entrepreneurs a-t-il guidé votre démarche philanthropique ? Comment sélectionnez-vous les projets ?
Dorothée Camino Dalaine :
Notre parcours entrepreneurial influence naturellement notre manière d’aborder la philanthropie.
Nous concevons la Fondation Altitudes comme une organisation à construire et à faire évoluer, avec une stratégie, une feuille de route et des objectifs clairs, en y mettant une exigence de méthode et de structuration proche de celle de nos parcours professionnels, mais orientée vers l’impact social.
Nous avons le goût de construire et de développer.
C’est ce qui nous a conduits à adopter une approche de venture philanthropy : une philanthropie engagée qui va au-delà du financement. Je pense que nos parcours professionnels respectifs légitiment notre accompagnement extra-financier. Ainsi, nous avons l’expérience de la création et de la structuration de projets, notamment dans des environnements à forte complexité humaine, ainsi que de l’usage de la technologie pour accompagner le passage à l’échelle. Bien sûr, le monde associatif a ses spécificités, mais nombre de ces compétences y sont mobilisables.
Nos critères de sélection sont détaillés sur notre site. De manière synthétique, nous recherchons d’abord un alignement sur une ambition systémique et sur une posture de “faire avec”, ainsi que sur quelques principes qui nous tiennent à cœur : des approches de co-construction avec les publics cibles, la mesure d’impact au cœur du pilotage, l’usage responsable de la technologie, pour ne citer qu’eux. Nous privilégions également les organisations pour lesquelles nos compétences peuvent être utiles.
Enfin, et parce que nous nous engageons dans la durée et en proximité, la qualité de la relation et l’envie de cheminer ensemble font aussi partie de ce qui compte, même si ces éléments sont plus difficiles à formaliser dans une grille de critères.
Pouvez-vous nous citer des exemples qui illustrent votre type d’accompagnement ?
Dorothée Camino Dalaine :
À titre d’exemple, notre rencontre avec Déborah LeBloas, fondatrice de Confkids, a été marquante pour nous. Son projet, qui redonne une place centrale à la parole des enfants et à leur capacité à être acteurs des solutions de demain, résonne profondément avec nos valeurs. Au-delà de la pertinence du dispositif, c’est aussi une vision, une énergie et une posture d’engagement qui nous ont donné envie de nous inscrire dans cette aventure à ses côtés.
Jusqu’alors, nous pensions concentrer notre accompagnement sur des organisations déjà structurées, disposant d’équipes établies. La découverte de Confkids nous a aussi donné envie d’ouvrir notre champ d’action à des initiatives plus jeunes, encore au stade de la modélisation, mais porteuses d’un fort potentiel de transformation.
À l’inverse, des structures comme Sport dans la Ville nous semblaient au départ trop importantes au regard de notre souhait d’être impliqués de manière concrète et stratégique. La rencontre avec Philippe Oddou et son équipe nous a toutefois amenés à faire évoluer nos repères, en nous montrant qu’il est aussi possible de créer une relation de travail étroite et engageante avec des organisations de plus grande taille. Nous participons aujourd’hui à leur réflexion sur l’engagement de leurs communautés, à l’évolution du programme Réussite dans la Ville, et Olivier a parrainé l’an dernier le programme Entreprendre dans la Ville.
Un accompagnement personnalisé et dans le temps long
Nous accompagnons volontairement un nombre limité de structures — jusqu’à huit par cycle de trois ans — afin de rester disponibles et cohérents avec nos moyens. Nous n’avons pas de critère de taille : nous pouvons accompagner aussi bien des structures émergentes que des organisations plus établies.
De notre côté, nous faisons le choix d’un engagement de long terme, fondé sur une relation de confiance, où nous agissons comme des compagnons de route stratégiques.
Nous adaptons notre accompagnement au stade de maturité des organisations que nous soutenons.
> Pour des projets émergents, nous adoptons une posture proche de celle d’un accélérateur : clarification de la vision et du modèle, structuration des bases du passage à l’échelle, appui à la recherche de financements.
> Pour des organisations déjà établies, nous proposons un accompagnement plus ciblé, à la carte, sur des enjeux clés : organisation, ressources humaines, partenariats, innovation, technologie ou gouvernance.

Vous venez de fêter votre 1ère année d’existence, quel premier bilan tirez-vous ?
Dorothée Camino Dalaine :
Nous n’avons pas attendu d’avoir un positionnement parfaitement stabilisé pour commencer à agir.
Sur des sujets aussi complexes que l’éducation, attendre de “tout savoir” revient souvent à ne jamais commencer. Nous croyons que l’action peut créer le chemin, comme en montagne : la trace n’existe pas avant qu’on ne la fasse.
Avancer, écouter, apprendre
En avançant, en écoutant et en apprenant, nous avons progressivement affiné notre positionnement.
Nous avons commencé avec un focus sur la prévention du décrochage scolaire ; aujourd’hui, nous nous positionnons davantage sur l’innovation éducative, les alliances et des approches plus systémiques de transformation.
Cette première année nous a aussi permis de tester plusieurs formes d’accompagnement extra-financier, et nous souhaitons désormais structurer davantage notre approche.
Travailler en collectif
Après un an, nous sommes encore plus convaincus de la nécessité de travailler de manière plus collective, et du rôle que les financeurs peuvent jouer pour impulser davantage de coopération. Non seulement en l’encourageant, mais aussi en la soutenant concrètement, par le financement, l’accompagnement méthodologique, la formation, des cadres de gouvernance et des outils clairs.
C’est dans cet esprit que nous soutenons, par exemple, une dynamique de colaboration entre Eloquentia et Trouve Ta Voix, visant à coordonner leurs actions de plaidoyer et à renforcer l’oralité comme levier d’égalité pour les jeunes.
Nous prêtons également main forte à l’Alliance Mentorat ASE portée par Break Poverty en mettant à disposition des ressources de gestion de projet et de coordination pour soutenir un programme de formation des mentors engagés auprès des jeunes de l’Aide Sociale à l’Enfance.
Evaluer l’impact des actions menées
Enfin, nous accordons une place importante à la mesure de l’impact et à l’efficacité opérationnelle des organisations que nous accompagnons, dans une logique d’apprentissage et d’amélioration continue.
Ce choix peut parfois surprendre dans le champ social, mais nous le voyons comme un levier de progression et de confiance. Piloter, comprendre ce qui fonctionne et ce qui doit évoluer, c’est donner à un projet les moyens de se renforcer, de mobiliser des équipes engagées dans la recherche d’impact — et soucieuses de comprendre les effets de leurs actions — et de convaincre davantage de partenaires et de financeurs.
Il existe parfois des raccourcis entre mesure, indicateurs et logique de court terme “business”. Nous pensons au contraire que la lisibilité et la qualité du pilotage sont des conditions essentielles d’un impact durable.

Quels collectifs avez-vous rejoint et que vous apportent-t-ils ?
Dorothée Camino Dalaine :
La coopération est au cœur de l’ADN de la Fondation Altitudes.
Nous consacrons une part importante de notre temps aux échanges avec les acteurs du secteur.
La Fondation Caritas France, qui nous abrite, et outre le soutien administratif, joue un rôle de mise en réseau avec d’autres fonds et fondations.
Nous sommes également membres de plusieurs collectifs de réflexion et d’action, parmi lesquels Un Esprit de Famille, notamment au sein du Cercle Weber éducation, que nous affectionnons particulièrement pour le partage entre les membres et l’opportunité d’avoir des moments privilégiés avec des invités experts. Nous avons ainsi récemment convié Julien Grenet, spécialiste de l’économie de l’éducation et directeur de recherche au CNRS. Il nous a aidé à mieux appréhender l’impact de la philanthropie sur les politiques éducatives.
Nous sommes par ailleurs impliqués dans l’Alliance Numérique & IA.
Nous nourrissons notre réflexion, entre autres, grâce aux travaux et aux cercles animés par Break Poverty, aux publications de l’Initiative Racines, de Vers le Haut et du Collectif Orientation. Nous avons également la chance d’être nourris par les travaux et les mises en relation de Julie Battilana, professeure à Harvard.
Enfin nous suivons de près l’émergence de nouvelles dynamiques comme JoinForces, porté par Frédéric Bardeau, qui œuvrent à structurer davantage les alliances dans le champ de l’innovation sociale.
Ces collectifs nous apportent un cadre d’apprentissage, de coopération et de mise en perspective indispensable pour enrichir nos pratiques et renforcer l’impact de nos engagements.
Pour conclure, quels sont, selon vous, les enjeux croisés de la philanthropie familiale et de l’éducation ?
Dorothée Camino Dalaine :
Dans un contexte de tension sur les financements publics, la philanthropie a un rôle essentiel à jouer pour soutenir l’économie sociale et solidaire et donner aux acteurs de terrain les moyens de se structurer, de gagner en efficacité, d’innover et de consolider ou d’amplifier leur impact.
Ce rôle est ne consiste pas à se substituer à l’État, mais à agir différemment et en complémentarité : expérimenter, tester, documenter ce qui fonctionne, et contribuer ainsi, modestement mais concrètement, à faire évoluer les pratiques et, lorsque c’est pertinent, les politiques publiques.
Nous pensons que l’avenir de l’éducation passera par davantage de coopération et par des alliances structurées autour de visions partagées de l’école, afin de dépasser progressivement la fragmentation actuelle du secteur.
Enfin, nous croyons à l’importance de replacer l’éducation au cœur des projets des territoires, et d’encourager des approches plus systémiques et collaboratives, capables de transformer l’école par le terrain, au plus près des réalités locales.
C’est pour cela que nous avons fait le choix d’être un soutien fort de l’École Change Demain, un mouvement citoyen positif et mobilisateur, qui redonne aux enfants, aux familles et aux acteurs locaux un véritable pouvoir d’agir. Son approche, fondée sur une vision joyeuse et constructive de l’école, propose de penser non pas “pour” mais “avec” les parties prenantes. Ainsi, elle développe une théorie du changement centrée sur le rôle des maires et des élus locaux comme leviers de transformation éducative des territoires, avec des services pour les aider à penser leur plan éducatif.
C’est dans cet esprit que la Fondation Altitudes souhaite poursuivre son engagement, aux côtés de celles et ceux qui œuvrent chaque jour pour une éducation plus juste et plus épanouissante.