Art et culture :

vecteurs de cohésion sociale ?

“Parce qu’elle relève de la transmission tout autant qu’elle est un apprentissage de la liberté, la culture sous toutes ses formes est une arme puissante et collective, à mettre entre toutes les mains.”* Deux associations et deux institutions culturelles ont présenté le 5 novembre aux membres d’Un Esprit de Famille leurs actions innovantes pour faire découvrir et aimer à des publics qui en sont éloignés les métiers de l’image, l’opéra, la musique, le musée ou le cinéma.

*Extrait de l’éditorial de La Croix, le 21 mai 2020

LE BAL : former les jeunes à la fabrication des images

 

Marie Doyon, responsable de La Fabrique du Regard : créé par Raymond Depardon en 2010 dans une ancienne salle de bal, LE BAL est un lieu dédié aux arts visuels dans le 18è arrondissement. Lieu de vie, qui dispose d’un café et d’une libraire, le BAL est aussi un espace d’expositions de tous les formats d’images : photos, vidéos, films…

C’est aussi un lieu de formation : la plateforme pédagogique La Fabrique du Regard forme les jeunes à et par l’image. Nous cherchons à faire comprendre aux jeunes que l’image est une fabrication, donc à développer leur esprit critique en leur apprenant toute la mécanique de fabrication. Ils ont accès

  • à des ateliers d’ouverture culturelle : des conférenciers les accompagnent dans des lieux d’exposition ; en 2020, la thématique de ces ateliers est « Voir, c’est croire », l’image comme preuve : quel rapport de crédulité avons-nous avec les images ? Comment sont-elles manipulées, falsifiées, transformées ? ;
  • à des interventions d’artistes : réalisateurs, vidéastes, iconographes… proposent des méthodologies, des outils pour débattre.

Les actions de la Fabrique du Regard sont menées hors les murs : écoles, centres sociaux… Les bénéficiaires sont des jeunes de 6 à 25 ans habitant des quartiers de politique de la ville, qui n’ont pas accès à la culture.

Nos objectifs : développer l’esprit critique, raccrocher les élèves à l’enseignement, développer des compétences en les expérimentant dans des projets, lutter contre l’autocensure des jeunes.

La plateforme collaborative Ersilia permet l’essaimage de La Fabrique du Regard : les jeunes y trouvent des outils pour éditorialiser des contenus, accéder à des films, des textes, des photos, des liens vers des sites de musées… Des modules pédagogiques sont proposés par un enseignant, un artiste, des jeunes, une structure partenaire, pour stimuler de nouvelles pratiques et partages d’expériences. Grâce à Ersilia, nous touchons des zones rurales et d’outre-mer. Nous travaillons actuellement sur la modélisation pour en faire profiter un nombre plus important de jeunes et d’enseignants.

Théâtre des Bouffes du Nord : élargir les publics de l’opéra et de la musique de chambre 

 

Clémentine Aubry, administratrice du Théâtre : le théâtre des Bouffes du Nord renaît en 1974 grâce à Peter Brook qui en fait un lieu de créations et d’échanges. Il est situé dans des quartiers populaires, où la mobilité est forte. La configuration du lieu, qui ne cache pas la patine du temps, génère une composante désinhibante pour les spectateurs et les artistes.

Le Théâtre accompagne des équipes artistiques pour créer et diffuser leurs spectacles : musiques, théâtre, opéra… Peter Brook allait jouer dans les écoles, les prisons… Nous cherchons à faire perdurer cet état d’esprit pour brasser des publics les plus larges possible. Avec nos fidèles partenaires (centres d’animation, associations…) et les artistes, nous coconstruisons des spectacles.

“L’opéra c’est vous” est un projet de découverte et d’appropriation de l’opéra, qui est habituellement considéré comme élitise. Autour d’une œuvre d’opéra, l’équipe artistique coconstruit un spectacle avec des élèves de lycée. L’œuvre finale sera composite car l’objectif est de sensibiliser à l’opéra mais aussi de donner à pratiquer, à éprouver, pour que chacun y implique un peu de son histoire personnelle. Des participants issus de milieux très différents doivent collaborer. Certains écrivent, d’autres créent des costumes, d’autres jouent de la musique, d’autres travaillent à la régie… La forte cohésion de groupe est consolidée par une semaine de résidence et de répétition au théâtre.

Nous continuons actuellement les ateliers dans les lycées, même si le théâtre est fermé.

Le théâtre des Bouffes du Nord produit des spectacles et s’associe à des lieux en régions pour faire découvrir la musique de chambre : c’est le programme “La belle saison”, qui compte aujourd’hui 17 lieux partenaires. Des musiciens en résidence animent des ateliers avec des écoles, des EHPAD, des écoles de musique. L’un des objectifs de ce programme est d’intégrer dans le parcours de jeunes artistes cette composante de transmission, de création avec de non-artistes, qui enrichit leur carrière.

Le théâtre des Bouffes du Nord est très peu subventionné. Les projets d’éducation artistique et cultuelle sont à 100 % financés par le mécénat. Les partenaires sont des interlocuteurs avec qui nous maintenons un dialogue constant : grâce à leur expertise, ils nous accompagnent dans la progression de nos projets et son évaluation.

Ciné-ma différence : donner accès à la culture aux personnes en situation de handicap 

 

Catherine Morhange, cofondatrice et présidente de l’association Ciné-ma différence : les porteurs de handicap, 1 à 2 millions de personnes en France, sont peu présents dans la vie sociale. Les familles concernées renoncent au cinéma parce que leur enfant peut être bruyant, s’exprimer de façon inhabituelle. Pour remédier à cette exclusion, avec d’autres parents nous avons conçu Ciné-ma différence en 2005. Nous rendons accessibles des séances de cinéma “ordinaires”, pour que chacun, avec ou sans handicap, y soit accueilli et respecté tel qu’il est.

Le dispositif imaginé par Ciné-ma différence est conçu pour informer, entourer et apaiser les spectateurs. Des bénévoles formés accueillent les personnes handicapées, leur famille, et informent clairement le public sans handicap. Quelques aménagements techniques sont apportés : lumière s’éteignant doucement, son abaissé pour ne pas agresser des personnes aux oreilles très sensibles, pas de publicité ni de bandes-annonces. Les séances se déroulent ainsi sereinement. Le public handicapé découvre le cinéma et peut ensuite parfois se rendre à une séance normale.

Le dispositif est présent dans 70 salles. En 2019, plus de 400 séances ont été organisées.

En 2018, l’association a créé le dispositif Relax destiné au spectacle vivant : les séances se déroulent dans un environnement bienveillant et détendu où chacun peut vivre ses émotions. L’Opéra Comique à Paris est l’établissement pilote du dispositif Relax. 25 spectacles Relax ont déjà eu lieu, dont un opéra baroque de 3 h 30 !

Comment faire pour que Relax se répande ? Il faut dépasser les peurs et gênes de part et d’autre. Cinéma-ma différence accompagne les institutions culturelles qui veulent accroître leur accessibilité. Chacun a droit à la culture, même ceux qui ne sont pas “dans la norme”.

Actuellement, nous envoyons des ressources culturelles par voie numérique pour garder le lien avec nos spectateurs. Les formations continuent à distance.

Notre financement vient de ressources propres (cotisations des membres, prestations de formations), de financements publics et privés.

Après chaque séance, nous proposons un questionnaire sur notre site Internet pour avoir un retour sur l’impact, auprès des personnes en situation de handicap ou non.

Le Musée du Louvre : accompagner la découverte du Musée et le porter hors les murs

 

Matthieu Decraene, sous-directeur du développement des publics et de l’éducation artistique et culturelle : au service de tous les Français, le Louvre a une mission éducative et sociale. Voici les 3 piliers de nos actions d’inclusion sociale :

  • La formation : il faut être accompagné pour franchir la porte d’un musée. Nous formons une communauté active de relais pour aider des enseignants, des acteurs sociaux et du domaine du handicap dans leurs visites du musée.
  • Le développement d’offres adaptées : par exemple, la petite galerie du Louvre présente chaque année une exposition thématique adaptée aux plus jeunes ; hors les murs, le Louvre propose le programme “le Louvre à jouer” : des enfants se mettent dans la peau d’un gardien ou d’un conservateur de musée ; plus de 2000 enfants ont bénéficié de ce dispositif itinérant.
  • Les partenariats pour toucher les publics dans leur cadre de vie, aller à leur rencontre sur leur territoire. Nous sommes partenaires des trois Académies de Versailles, Paris et Créteil. Avec l’AP-HP, nous développons “Le Louvre à l’hôpital” : l’exposition itinérante sur la couleur bleue a tourné dans 11 sites de l’AP-HP. Des ateliers sur l’archéologie ont été organisés dans un centre commercial en Seine-et-Marne.

Le contexte du covid-19 bouleverse ces programmes. Notre activité dans les classes est cependant maintenue. Nous avons organisé un “été culturel et solidaire” pour des publics fragiles. Nous avons mis ne place une nouvelle plateforme de micro-learning. Le tournant numérique nous permet de toucher un public plus nombreux : nous développons des visites virtuelles du musée.

Les programmes d’activités artistiques et culturelles sont financés par les Académies, la préfecture, des fondations d’entreprise et des mécènes.

En 2021, le site louvre.fr offrira de contenus renouvelés et en septembre ouvrira le studio dédié aux jeunes et l’éducation.