Philanthropes en action #19

« Au Chant des Etoiles, nous essayons de nous interroger en permanence sur le sens du mot accompagnement. »

Didier Berthelemot, cofondateur du fonds de dotation Le Chant des Étoiles

    15 ans d’engagement sur la grande vulnérabilité…

    Créé il y a 15 ans par Brigitte et Didier Berthelemot, Le Chant des Étoiles est un fonds de dotation qui travaille sur la grande vulnérabilité. Il est recentré aujourd’hui sur 3 axes principaux : l’humanisation de la fin de vie, la grande précarité et la réinsertion de sortants de prison.

    Depuis 2010, le fonds a soutenu plus d’une cinquantaine d’associations, privilégiant les structures de petite ou moyenne taille, parfois des « startups associatives ».

    Son approche ? Un accompagnement sur le long terme, un financement affecté presque exclusivement aux frais de structure, et une philosophie guidée par trois questions clés :

    • Que signifie vraiment le mot « accompagner » ?
    • Faut-il « faire plus » ou « faire mieux » ?
    • Ce qui ne se mesure pas peut-il avoir de la valeur ?

    À travers cette interview, Didier Berthelemot partage les origines de son engagement, ce que lui apporte le collectif Un Esprit de Famille, la vision de sa contribution aux enjeux du secteur associatif.

     

    Qu’est-ce qui est à l’origine de votre engagement ?

    Didier Berthelemot :

    Notre engagement est le résultat conjugué d’une réflexion avec mon épouse Brigitte, d’engagements associatifs antérieurs et d’une envie profonde : soutenir des associations qui agissent au plus près de personnes particulièrement vulnérables. Je suis conscient que ce mot peut être perçu comme un peu vague. Mais si je prends l’exemple de la fin de vie, chacun comprendra que c’est le moment de l’ultime vulnérabilité.

    Aujourd’hui, nous avons recentré l’action du fonds autour de 3 axes : humanisation de la fin de vie, grande précarité, et soutien à la désistance, qui désigne le processus de réinsertion et sortie de la délinquance. Nous cherchons aussi à être présents auprès d’associations qui aident d’autres associations, par exemple sur les sujets de gouvernance, d’accès aux ressources digitales.

    Le nom « Chant des Etoiles » vient d’un poème de Victor Hugo : c’est la toute fin de  « Booz endormi », merveilleux poème que je vous engage à lire… Avec une correction orthographique puisque le Champ des Etoiles de Hugo devient le Chant des Etoiles. Comme le suggérait Véronique en préparant cet interview, peut-être est-ce une façon, par ce chant, de donner une voix à ceux que l’on n’entend pas…

    Trois éléments me semblent importants pour décrire ce que nous tentons de faire :

    • Le premier, c’est nous questionner en permanence sur le sens du mot accompagnement.
    • Le deuxième, c’est une attention maximale pour bien comprendre la mission sociale.
    • Le troisième, c’est s’interroger sur la mesure de ce que l’on soutient. Tout est-il mesurable ?


    Crédit photo : milan-ivanovic-unsplash

    Vous êtes membre Un Esprit de Famille depuis plusieurs années, que vous apporte ce collectif ?

    Didier Berthelemot :

    Il y a toujours un danger de travailler « en silo », chacun étant tellement concentré sur ses priorités qu’on oublie une chose toute simple : on est plus intelligent à plusieurs !

    Un Esprit de Famille a été pour moi – et est toujours – un formidable espace de partage, de bienveillance, de questionnement, de travail en commun.

    Chaque année, nous sommes plus nombreux, et c’est bien. Mais l’important, c’est que les intentions initiales des fondateurs sont toujours là : écouter, partager, agir.

    Quelle est votre vision de l’accompagnement des associations ?

    Didier Berthelemot :

    Au Chant des Etoiles, nous essayons de nous interroger en permanence sur le sens du mot accompagnement et d’abord sur son origine. Je ne suis pas latiniste mais une des origines plausibles, c’est que le mot pourrait venir de « ad cum panem » : aller vers, être avec, apporter du pain.

    Ad, aller vers…

    Depuis l’origine, le Chant des Etoiles va vers les associations, en tout cas s’efforce de le faire.  Pour les associations soutenues depuis 15 ans, je pense que, le plus souvent, c’est nous qui avons fait le premier pas.

    Nous identifions et nous travaillons une thématique. Nous allons voir une association après ce travail préalable, quand nous pensons qu’il y a pertinence, que nous pouvons apporter un soutien financier, mais pas que cela.
    Cette démarche d’aller vers est constitutive, je pense, du Chant des Etoiles. Pas de site internet, peu de visibilité, mais une veille permanente.

    Aller vers les associations qui, elles-mêmes, vont vers les personnes les plus en fragilité.

    Cum, être avec…

    Ça veut dire quoi, être avec ?

    C’est une forme de disponibilité sur le long terme. Nous accompagnons longtemps, parfois pendant 10 ans. Nous apprenons à bien nous connaître. Nous allons sur les lieux où les associations agissent. Nous passons du temps à comprendre la mission sociale.

    Notre question clé est : de quoi avez-vous besoin ?
    Ce n’est pas que nous puissions tout faire, mais c’est l’association qui, mieux que nous, sait ce dont elle a besoin.

    J’observe que le champ de la discussion évolue beaucoup avec le temps. En année 1, nous allons parler principalement du budget. En année 3 ou 4, nous sommes beaucoup plus centrés sur la mission, et c’est plus important.

    Être avec, c’est aussi répondre présent à des moments difficiles.
    Nous n’avons pas de baguette magique, mais nous essayons d’être disponibles et à l’écoute.
    Le fait de bien se connaitre, de travailler sur la confiance est pour nous essentiel. Que l’association sache ce que nous pouvons faire, et ce que nous ne ferons pas.
    Nous nous interrogeons souvent sur ce que nous pouvons mettre en place pour aider une association « en crise ». Par exemple l’accès à des ressources externes, un diagnostic « flash », un point stratégique…

    J’ai la chance d’être entouré par des personnes très expérimentées et engagées :  Camille Agopian, Déléguée Générale, et Jean-Marie Destrée qui vient maintenant en soutien de Camille, pour quelque temps, avec sa longue et profonde expérience.

    Panem, le pain…

    Je termine enfin par le Panem, le pain. On pourrait l’appeler d’un autre nom, pour évoquer le volet financier du soutien. Le pain que l’on partage, le pain qui nourrit. Je n’en dis pas plus.

     

    Que pensez-vous de l’injonction fréquente faite aux associations, à savoir toujours plus de croissance ?

    Didier Berthelemot :

    Au bout de 15 ans de compagnonnage avec les associations, nous avons eu le temps de réfléchir à cette question, à cette tension permanente : une association doit-elle faire toujours plus parce que les besoins sont là, pressants ? 

    Ou, de temps en temps, ne faut-il pas ralentir et se poser la question du « faire mieux » à la place de « faire plus » ?

    Parfois, les deux sont possibles. Pas toujours, je dirais même : pas souvent.

    Nous sommes dans un monde où il y a une pression, presque une obligation de « passer à l’échelle », d’augmenter constamment le nombre des bénéficiaires.

    Dans certains cas c’est parfaitement légitime et justifié. Dans d’autres cas, il nous est arrivé de demander à une association : « Et si on appuyait un peu sur le bouton pause ? »

    La pression financière est commune à toutes les associations. Elles peuvent être amenées à répondre à un appel à projet pas tout à fait dans le champ habituel de leurs compétences, ce qui les oblige à tordre un peu leur mission. Et même de temps en temps leur vision. Quand nous le pouvons, quand la confiance réciproque est là, nous essayons de travailler avec l’association sur son « cœur de mission », sur ce qu’elle fait mieux que les autres. Nous l’aidons à se recentrer, parfois avec un regard tiers, comme un consultant en stratégie.

    Consacrer de l’énergie et du temps pour une meilleure compréhension de la mission sociale me parait être une nécessité toujours plus forte.

    A contre-courant de ce qui est souvent dit, vous posez une question intéressante : « Ce qui ne se mesure pas peut-il avoir de la valeur ? »

    Didier Berthelemot :

    Cette question peut sembler un peu décalée, hors sol, inutile.

    Nous sommes dans un monde où la mesure d’impact traverse l’ensemble des associations et des fondations. Le financeur souhaite -légitimement- savoir quel est l’impact de son don. L’association veut mesurer son efficacité, ses résultats, tant pour elle-même que pour ses soutiens financiers.  Mais est-ce toujours possible et est-ce toujours pertinent ?
    Chaque association doit-elle nécessairement passer par la mesure d’impact ?

    Notre sujet « cœur », c’est l’accompagnement de fin de vie. Comment mesurer l’impact sur cette thématique ?

    Ce qui peut se quantifier (ex : le nombre de visites), n’a aucun intérêt. La guérison, ce n’est plus possible.

    Les accompagnants, les personnes engagées en soins palliatifs utilisent souvent l’expression :   « on ne peut pas rajouter des jours à la vie, mais on peut rajouter de la vie aux jours ».

    Une association que nous soutenons depuis longtemps s’appelle « Être là ». Tout est dit.
    Ce sujet peut faire peur ; il suscite des débats parfois houleux, des prises de position tranchées et opposées.
    Pourtant, bénévoles et soignants sont acteurs et témoins chaque jour de ce que peut apporter à la personne en fin de vie la culture palliative : écoute, prise en charge de la douleur, accompagnement jusqu’au bout dans cette ultime vulnérabilité.

    Je profite de cette prise de parole pour témoigner mon admiration et ma reconnaissance envers à tous ceux, médecins, soignants, bénévoles, accompagnants familiaux, qui, chacun à leur place, accompagnent et humanisent les fins de vie.

    Leur impact n’est probablement pas mesurable. Pourtant, ce qu’ils donnent est, à mes yeux, infiniment précieux. 
    Ce sera mon mot de la fin…

    Un Esprit de Famille
    Résumé de la politique de confidentialité

    Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.