Philanthropes en action #23
" L'innovation sociale en héritage.
Deux siècles et demi d’action et d’innovation au service des plus fragiles. "
Louis de Montferrand, président de la Société Philanthropique
Fondée en 1780 et reconnue d’utilité publique en 1839, la Société Philanthropique gère aujourd’hui 42 établissements et services œuvrant au service des publics les plus fragiles. Ces structures accompagnent des personnes en situation de handicap, des femmes en situation de grande vulnérabilité, des personnes âgées, des enfants et adolescents à protéger. Agissant depuis près de 250 ans, comment la Société Philanthropique est-elle restée fidèle à ses ambitions d’origine tout en innovant et en répondant aux enjeux de notre époque ?
Entretien avec Louis de Montferrand qui en est le président depuis juin 2013.
La Société Philanthropique est l'une des plus anciennes structures philanthropiques françaises. Pouvez-vous nous en donner la genèse ?
Louis de Montferrand :
La Société Philanthropique est effectivement, à notre connaissance, l'une des plus anciennes sociétés de bienfaisance aconfessionnelles de France. Elle est née en 1780 d'une conviction simple mais profondément moderne : la société progresse lorsque les plus fragiles ne sont pas laissés de côté. À une époque où les dispositifs publics de solidarité étaient encore limités, voire inexistants, des femmes et des hommes ont donc décidé de mettre leurs idéaux et leurs ressources au service de personnes en situation de précarité.
Cette intuition fondatrice demeure la nôtre près de deux cent cinquante ans plus tard. Reconnue d'utilité publique dès 1839, la Société Philanthropique s'est développée grâce à l'engagement de générations successives de bienfaiteurs, bénévoles, donateurs et salariés qui ont tous considéré que la solidarité devait s'inscrire dans la durée.
Notre histoire est aussi celle d'une tradition de la transmission. Transmission de l’engagement, puisque la plupart de nos membres et plusieurs de nos administrateurs sont issus de familles qui accompagnent la Société Philanthropique depuis plusieurs générations.
Comment expliquez-vous que la Société Philanthropique ait traversé plus de deux siècles tout en conservant son objet initial ? Qu’est-ce qui constitue son ADN ?
Louis de Montferrand :
Notre longévité tient sans doute à ce qui caractérise notre identité : notre raison d'être est restée la même, mais nous avons su constamment adapter nos réponses aux besoins de chaque époque.
Depuis 1780, nous n’avons cessé d’accompagner les plus vulnérables. En revanche, les formes de vulnérabilité, les attentes sociales, les cadres réglementaires ou les pratiques d'accompagnement ont profondément évolué. Nous avons donc toujours eu à cœur d’adapter notre action pour rester utiles.
L'ADN de la Société Philanthropique repose également sur une vision du temps long. Nous ne répondons pas à l'urgence d'une année ou d'un contexte particulier. Nous construisons des solutions durables, des établissements, des parcours d'accompagnement, des projets de vie.

Crédit photo : ©La Société Philanthropique
Les causes soutenues à l’origine ont-elles la même urgence aujourd’hui ou ont-elles évolué ?
Louis de Montferrand :
Les visages de la vulnérabilité changent, mais la nécessité d'agir demeure.
Au XVIIIe siècle, les problématiques étaient sensiblement différentes dans leur forme. Malnutrition, mal-logement et précarité sanitaire touchaient une part importante de la population. Il fallait rechercher des solutions à grande échelle : fourneaux économiques, dispensaires, asiles…
La Société Philanthropique a été pionnière dans de nombreux domaines de l'action sociale, préfigurant notamment les concepts actuels de banques alimentaires et de logement social.
Nous accompagnons des personnes en situation de handicap, des enfants et adolescents confiés à la protection de l'enfance, des femmes particulièrement fragilisées, ainsi que des personnes âgées confrontées à la perte d'autonomie. Pourtant, derrière ces réalités d’hier et d’aujourd’hui, nous retrouvons une même exigence : protéger la dignité humaine et lutter contre l'exclusion.
Notre rôle consiste précisément à identifier les vulnérabilités émergentes et à encourager l’innovation sociale, tout en restant fidèles à notre mission fondatrice. La philanthropie est intéressante dans cette démarche car elle permet souvent d'expérimenter et d'aller au-delà de ce que financent les dispositifs classiques. Les soutiens privés donnent la capacité d'anticiper les besoins de demain tout en consolidant les actions essentielles d'aujourd'hui.

Crédit photo : ©Jéromine Derigny
Vous gérez aujourd’hui plus de 40 établissements et services médicaux-sociaux à destination de publics vulnérables, quels sont leurs points communs ?
Louis de Montferrand :
Nos établissements accueillent des publics pluriels, mais ils partagent une même ambition : permettre à chaque personne d'être reconnue dans sa singularité et accompagnée selon ses besoins. Qu'il s'agisse d'un enfant protégé, d'une personne en situation de handicap, d'une femme fragilisée ou d'une personne âgée, nous cherchons toujours à construire un accompagnement respectueux, personnalisé et porteur d'autonomie.
Ce qui relie également l'ensemble de nos structures, c'est la conviction que la qualité de la relation humaine est déterminante. Nos professionnels accomplissent chaque jour un travail remarquable, souvent discret et pourtant essentiel au fonctionnement de notre société. La Société Philanthropique agit à travers eux, au plus près des réalités de terrain.
Enfin, nous avons en commun une culture de responsabilité. Les ressources qui nous sont confiées, qu'elles proviennent des financeurs publics ou de généreux donateurs privés qui nous accordent leur confiance, doivent être utilisées avec rigueur et dans une perspective d'utilité durable.
Quels sont les principaux chiffres permettant d’illustrer l’impact de vos actions ?
Louis de Monteferrand :
Aujourd'hui, la Société Philanthropique gère 42 établissements et services, emploie plus de 1 700 salariés et accompagne chaque année plusieurs milliers de personnes dans toute l'Île-de-France.
Mais au-delà des chiffres, notre véritable impact se lit dans les parcours de vie et les changements de trajectoire positifs des personnes que nous accompagnons.
C'est un enfant qui retrouve un cadre protecteur, une personne handicapée qui gagne en autonomie, une personne âgée qui conserve sa dignité et son autonomie, ou encore une femme qui reconstruit pas à pas son avenir après une période particulièrement difficile. L'impact d'une institution comme la nôtre se mesure aussi dans sa capacité à durer.
Depuis près de deux cent cinquante ans, des générations de donateurs, de philanthropes et de familles engagées ont contribué à construire et consolider cette continuité. Leur confiance a permis de transformer des élans de générosité en actions concrètes et pérennes.
Après tant d'années d'existence, quels conseils donneriez-vous aux philanthropes qui démarrent leur engagement ?
Louis de Montferrand :
Les philanthropes sont bien conscients que la philanthropie n'est pas seulement une question de moyens financiers, mais qu’elle est aussi une rencontre avec une cause et une volonté d'agir pour l'intérêt général.
Je sais qu’ils prennent le temps de rencontrer les acteurs de terrain et les bénéficiaires. La philanthropie est d'autant plus pertinente qu'elle se nourrit d'une compréhension concrète des besoins.
Je sais aussi qu’ils ont le sens du temps long. Les transformations les plus profondes ne s'observent pas toujours immédiatement. Elles nécessitent de la constance, de la confiance et parfois une certaine patience.
Peut-être pourrais-je leur conseiller la sagesse de ne pas toujours faire reposer l’avenir de leur projet sur les générations qui les suivront. D’autres avenirs existent comme celui de confier la poursuite de leur projet à une institution établie. Beaucoup de leurs précurseurs ont demandé à la Société Philanthropique d’être ce continuateur de leurs volontés.
Pour conclure, quels sont les défis majeurs pour les années à venir que vous souhaitez relever ?
Louis de Montferrand :
Les besoins sociaux évoluent et tendent à se complexifier. Dans le même temps, les structures d’accueil doivent relever des défis importants :
- Des défis sociétaux, comme l’accompagnement du grand âge, le développement des troubles psychiques et une meilleure inclusion des personnes en situation de handicap ;
- Des défis socio-économiques majeurs, tels que le vieillissement démographique et les difficultés croissantes de recrutement dans les métiers du soin et de l'accompagnement.
Face à ces enjeux, nous devons continuer à innover tout en restant fidèles à nos traditions et aux intuitions de nos fondateurs. Nous voulons renforcer la qualité de nos accompagnements, développer de nouveaux projets et maintenir l'exigence de fiabilité et de durabilité qui caractérise la Société Philanthropique depuis sa création.
Nous savons aussi que les réponses à ces défis ne pourront être uniquement publiques ou uniquement privées. Elles nécessitent des alliances durables entre acteurs associatifs, pouvoirs publics, entreprises, fondations et familles engagées. Depuis près de deux cent cinquante ans, la Société Philanthropique démontre que lorsque la générosité s'inscrit dans le temps long, elle devient une véritable force de transformation sociale.

Crédit photo : © La Société Philanthropique
Le diplôme universitaire « Accompagnement des personnes à fragilités multiples » constitue l’un de ces projets innovants situés au carrefour des sphères publiques et privées.
Conçu avec l'Université Paris Cité et l'association Les Transmetteurs, il illustre notre conviction que l'inclusion passe aussi par l'accès à la formation et à la reconnaissance professionnelle. Ce cursus permet à des personnes souvent éloignées de l'enseignement supérieur de rejoindre l'université et d'acquérir des compétences reconnues dans un secteur qui peine à recruter et qui ne forme pas encore assez aux enjeux actuels.
Les fragilités d'aujourd'hui sont plus complexes et exigent des professionnels capables d'articuler savoirs sociaux, humains, sanitaires et éthiques. Ce projet académique constitue l’une de nos réponses pour façonner les métiers de l'accompagnement de demain. Le potentiel est donc considérable. Et grâce à la mobilisation de mécènes et de financeurs, nous souhaitons maintenant développer un système de bourses afin que la situation financière ne soit jamais un frein à l'engagement.

