Vivre ensemble après le 11 janvier

Fév 26, 2015 | A la Une, Actualités

Comment Un Esprit de Famille peut contribuer à l’éducation au « vivre ensemble » ? Dans le désir de poursuivre l’esprit du « 11 janvier », une vingtaine de membres d’Un Esprit de Famille se sont retrouvés le 5 février pour y réfléchir avec des pionniers engagés sur ce sujet.

Trois invités, acteurs reconnus de l’éducation au « vivre ensemble » ont apporté leur témoignage : Marine Quenin, fondatrice de l’association Enquête, Samuel Grzybowski, fondateur de Coexisteret Antoine Arjakovsky, fondateur de la formation Agapan.

Marine Quenin

marine_queninJ’ai créé Enquête avec une amie, il y a 5 ans, pour développer des outils de découverte de la laïcité et des faits religieux destinés à la classe d’âge 7-11 ans. Il existe une réticence à aborder le sujet des religions à l’école. Mais on a peur de ce qu’on ne connaît pas et Enquête apprend à aborder ce thème de façon apaisée. L’association propose des ateliers, des outils et des formations aux enseignants. Tous les outils sont développés sous un angle laïc et non confessionnel. Il faut apprendre aux enfants à aborder le fait religieux avec respect.

Nous organisons une quinzaine d’ateliers par an et les retours des enfants, de leurs parents et des enseignants sont très positifs ; l’état d’esprit des enfants change, ils s’approprient la laïcité, ce qui veut dire accepter l’autre. Ils comprennent mieux l’environnement dans lequel ils évoluent.

Samuel Grzybowski

Samuel-GrzybowskiSous l’apparente unité nationale, il existe de grandes diversités mais une diversité est laissée pour compte en France, celle des religions. Coexister rassemble 20 groupes locaux où coexistent jeunes juifs, chrétiens, musulmans et athées. Chaque groupe identifie un besoin social (orphelins, personnes âgées….) sur lequel ses membres vont travailler ensemble. Leur diversité de convictions nourrit leur engagement sur le terrain. Après cette action commune, ces jeunes sont invités à rencontrer d’autres jeunes dans des lycées et les collèges, pour animer des ateliers sur l’un de ces 3 thèmes :

  1. la laïcité et la liberté de conscience (avec l’Observatoire de la laïcité),
  2. l’enseignement du laïc et du fait religieux (avec Marine Quenin),
  3. la lutte contre les préjugés religieux.

Nous promouvons une façon de vivre ensemble sans heurt à motif religieux. L’objectif est de permettre à tous les Français, quelles que soient leurs convictions, de se connaître et se côtoyer.

Coexister est porté par 600 bénévoles : 30 par groupe depuis janvier 2015 (15 auparavant) et 17 volontaires en service civique. Les demandes de sensibilisation venues des lycées ont récemment beaucoup augmenté. Il y a une vraie prise de conscience, un travail de 6 ans qui porte ses fruits et a un vrai potentiel d’impact dans la société.

Antoine Arjakovsky

Antoine-ArjakowskiJ’ai proposé de créer une formation à la culture éthique et religieuse car les enseignants en France n’y sont pas formés. Avec le soutien des dirigeants œcuméniques, j’ai lancé il y a un an Agapan : une formation destinée aux enseignants, qui comprend un volet interactif en elearning et des  stages en présentiel. Nous avons créé une trentaine de modules (histoire du judaïsme, du christianisme, de la libre pensée, éthique…). Nous sommes associés à Coexister pour le module « Vivre ensemble ». 2 parcours sont possibles : un master avec la formation complète ou seulement quelques modules, en fonction des besoins de chacun. Le ministère de l’Education nationale nous a donné son soutien.

Nous abordons aussi la question de l’environnement : le rapport à la création est expliqué par les grandes religions et c’est un angle important pour protéger l’environnement.

Nos outils pédagogiques peuvent être utilisés par les enseignants avec souplesse. Nous rencontrons beaucoup d’enthousiasme mais avons peu de moyens ! 150 enseignants ont suivi la formation Agapan cette première année.

Vous démontrez qu’il existe des expériences très concrètes en France. Mais comment changer d’échelle ? Comment toucher des milliers de collégiens, de jeunes, d’enseignants
Marine Quenin

Actuellement, nous sommes très sollicités par les villes, les centres sociaux et l’Education nationale. Pour changer d’échelle, il existe pour nous 2 voies :

  1. déployer les ateliers car nous utilisons des outils et des méthodes différents de l’école, qui lui sont complémentaires.
  2. former les enseignants, à la fois en formation initiale et continue. Il faudrait former dans chaque académie des personnes ressources qui proposent des outils très opérationnels aux enseignants. Et il faut développer de nouveaux outils.
Samuel Grzybowski

Samuel : pour nous, trois actions où le changement d’échelle est possible grâce à des moyens supplémentaires : le nombre de groupes, de jeunes sensibilisés et de formations dispensées.

  1. un groupe sur deux abandonne faute de moyens. Les jeunes et les projets sont là mais il faut 1000 euros par an pour faire fonctionner un groupe (repas et allers-retours sur Paris).
  2. il faudrait rémunérer les jeunes qui interviennent dans les lycées, il faut également les former. Beaucoup de jeunes ne peuvent être formés car ils n’ont pas assez de moyens pour des allers-retours sur Paris.
  3. la formation globale proposée toute l’année sur différents thèmes a besoin aussi d’être développée.
Antoine Arjakovsky

Agapan va changer d’échelle cette année car nous avons reçu l’agrément formation continue de l’enseignement catholique, qui accepte de financer la formation des enseignants qui le souhaitent. Mais accroître l’audience demande un appui de communication très important vers les enseignants.

Je crois qu’en France, nous sommes actuellement dans une situation d’urgence pour rendre compatibles les valeurs de liberté et de fraternité.

Existe-t-il une définition commune et simple de la laïcité ?
Marine Quenin

On remarque des lignes de clivage intra partis sur la définition de la laïcité. Il faut arrêter de nier la présence du religieux dans la laïcité, ne pas en parler est explosif.  Mais c’est en train de changer et ce que nous proposons contribue à faire bouger les lignes.

Antoine Arjakovsky

On a identifié la laïcité avec la neutralité et la neutralité avec l’agnosticisme. Or, neutralité veut dire impartialité et indépendance. On a mis un couvercle sur une « marmite » d’aspirations religieuses qui existe depuis la nuit des temps. Aucun pays d’Europe n’est laïc comme la France et la laïcité française n’existe nulle part ailleurs.

Samuel Grzybowski

Samuel : nous discutons avec l’Observatoire de laïcité, constitué de personnes de sensibilités différentes. Nous avons réalisé que le discours laïc en France est complexe mais la loi est simple. Nous avons décidé de nous centrer sur la loi :

  • présentation de l’Eglise et de l’Etat,
  • neutralité de l’Etat,
  • garantie de la liberté de religion et de conscience.

Il est intéressant de savoir qu’au cours des discussions précédant le vote de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, l’objectif d’Emile Combes était d’éradiquer les religions et celui d’Aristide Briand était de les accepter, avec l’égalité de toutes les communautés.

La religion ne fait pas seulement partie de la sphère privée. Mais l’expression de la laïcité est en train de changer car l’optique aujourd’hui est plutôt de garantir l’expression du confessionnel.