Comment les fondations familiales sélectionnent-elles les projets qu’elles soutiennent ?

Juin 11, 2014 | A la Une, Actualités

Petit déjeuner organisé par Un Esprit de Famille, le 27 mai 2014.

Pourquoi soutenir financièrement tel projet plutôt que tel autre ? Comment formaliser et suivre la décision d’engagement ? Est-ce préférable de soutenir les dépenses d’investissement ou de fonctionnement des associations ? Pour répondre à ces questions que se posent toutes les fondations, Un Esprit de Famille a organisé un débat auquel ont assisté une vingtaine de ses membres. Deux intervenants présentaient leurs approches différentes : Bénédicte Gueugnier, directrice de la Fondation Financière de l’Echiquier, et Didier Berthelemot, fondateur du fonds de dotation Le Chant des Etoiles. La discussion était animée par Sabine Roux de Bézieux, présidente d’Un Esprit de Famille. Résumé des débats.

Combien de projets vous parviennent et par quels canaux ?

D’entreprise et familiale, la Fondation Financière de l’Echiquier a dix ans d’expérience. Réputée et structurée, elle reçoit une centaine de sollicitations par an, dont elle retient une vingtaine. La moitié arrive par son site Internet, l’autre par ses réseaux en relation avec ses missions : insertion professionnelle et éducation. L’Union régionale des entreprises d’insertion ou le Centre Français des Fondations, par exemple, apportent des dossiers. La Fondation soutient des projets ponctuels et non des associations sur le long terme.

Le fonds de dotation le Chant des Etoiles est plus jeune (né en 2010) et va chercher les projets ; il aide aujourd’hui une vingtaine d’associations pendant 2 à 3 ans dans le domaine de l’insertion, de la fin de vie ou du handicap mental. Le choix s’effectue au fil des rencontres.

Quels sont les processus et règles de sélection ?

Bénédicte Guegnier précise qu’un premier filtre élimine 40 % des demandes : celles qui ne correspondent pas aux domaines d’intervention de la Fondation, à sa politique d’investissement « coup de pouce », à l’exigence d’innovation des projets. La Fondation a par exemple financé un Jardin de Cocagne dans la Loire qui a développé une activité de filtrage des eaux usées par les roseaux ; mais elle ne finance pas tous les Jardins de Cocagne.

Pour le Chant des Etoiles, la sélection entre plusieurs projets repose sur l’expertise des associations qui les portent : laquelle est reconnue
par ses pairs ? La décision se fonde sur des ratios essentiels : l’équilibre entre permanents salariés et bénévoles, qui dépend du champ d’activité. Pour l’accueil d’anciens détenus par exemple, la proportion des salariés est importante car il faut des personnes bien formées.

Les critères de sélection sont quantitatifs et qualitatifs. Pour les deux organismes, la qualité des rencontres est essentielle. Bénédicte Gueugnier et Didier Berthelemot parlent du leadership du porteur de projet, de sa personnalité. La Fondation Financière de l’Echiquier soutient Les enfants de la Goutte d‘Or, dans le 18e arrondissement, qui œuvre pour l’épanouissement des enfants et des jeunes du quartier. Lydie Quentin, directrice de l’association, y fait un travail formidable de proximité. Au-delà des critères rationnels, il faut garder l’émotion et l’envie suscitée par une personnalité.

Comprendre comment fonctionne l’association est un facteur de choix important. La Fondation Financière de l’Echiquier rencontre le porteur de projet dans ses propres bureaux et ensuite sur le lieu de son action : il peut exister des décalages… Le Chant des Etoiles cherche à identifier les points d’achoppement. Par exemple, dans une association qui s’occupe de personnes sortant de prison, les bénévoles étaient démotivés parce qu’ils remplissaient des dossiers et ne faisaient plus ce qui les intéressait : l’écoute et l’accueil. Le nœud était de trouver un financement pour les frais de structure et décharger les bénévoles des dossiers.

Les Enfants de Goutte d'Or soutenus par la Fondation Financière de l'Echiquier

Les Enfants de Goutte d’Or soutenus par la Fondation Financière de l’Echiquier

Les comptes des associations : équilibre et indépendance

La Fondation Financière de l’Echiquier accepte que le budget soit légèrement en perte, sans mettre en péril la structure ; sur 120 projets environ financés en 10 ans, seulement 2 ou 3 associations ont mis la clé sous la porte…

Le Chant des Etoiles cherche d’abord à ne pas rendre l’association dépendante de ses dons : qu’elle ne s’écroule quand ils s’arrêtent. Il faut que les associations se remettent régulièrement en question pour vivre indépendantes. Mutualiser les projets entre plusieurs associations qui ont le même objet pour réduire les frais est une solution féconde : le Chant des Etoiles a financé pour un montant de 20 000 € la plaquette Maladie grave, maladie évolutive sur les soins palliatifs, créée avec 9 associations.

Les deux organisations insistent sur la nécessité des cofinancements, afin de ne pas mettre les associations en situation de dépendance vis-à-vis d’un seul donateur.

Comment se finalise la décision et se formalise l’engagement ?

Dans la Fondation Financière de l’Echiquier, la décision finale est prise par un comité d’engagement de 6 personnes qui regroupe des collaborateurs de l’entreprise et des experts externes ; une lettre d’engagement est alors adressée au porteur de projet avec 80% de la subvention sur devis. L’association peut engager tout de suite la dépense pour le projet choisi.

Le fonds de dotation Le Chant des Etoiles se réunit une fois par moi (4 personnes). L’engagement se finalise par écrit avec l’association, soutenue pour 2 ou 3 ans. L’investissement en temps est conséquent pour assurer le suivi des 20 associations aidées.

Questions pour l’avenir : comment améliorer la sélection des projets ?

Le Chant des Etoiles réfléchit à la gestion de la fin d’un soutien, toujours très délicate pour l’association. Didier Berthelemot aimerait que le Fonds rassemble des personnes qui travaillent sur les mêmes thèmes, notamment la fin de vie, sujet difficile. Il voudrait amorcer une recherche sur la mort en prison : une loi autorise à ne pas mourir en prison mais elle n’est jamais appliquée. On touche avec ce sujet au sommet de l’isolement, de la détresse.

Pour la Fondation Financière de l’Echiquier, il est parfois frustrant de ne gérer que des investissements ponctuels, de ne pas suivre les associations sur la durée. La Fondation a développé une action opérationnelle : la Maison Echiquier qui accueille des jeunes filles de milieux défavorisés pour qu’elles puissent suivre des classes prépa. Il existe ainsi un équilibre entre actions distributive et opérationnelle.

Juliette Timsit, du fonds After FACT et Philipe Scelles (Fondation Scelles) concluent sur leur expérience aux Etats-Unis : pour une plus grande efficacité, on y finance maintenant des collectifs d’associations qui interviennent dans les mêmes domaines. Sur le sujet du proxénétisme, la Fondation Scelles approche de grandes fondations américaines pour trouver des dons destinés à des collectifs d’associations de terrain.